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1799, 24 juin. Rapport sur les fouilles faites dans l’église de Saint-Germain-des-Prés

Rapport sur les fouilles faites dans l’église de Saint-Germain-des-Prés relatives à la recherche du tombeau de Caribert.

  • Arch. nat., F 21-586 nos 58 à 76

Le ministre de l’Intérieur, par sa lettre du 20 floréal dernier, invite le Conseil à charger quelques-uns de ses membres pour se transporter à l’église Saint-Germain-des-Prés, pour y prendre connaissance de la place qu’occupe un monument ou tombeau qu’on présume être très riche d’après les fouilles commencées en 1704 dans cette église et qui furent interrompues.

L’invitation du Ministre a été provoquée par un mémoire sur les anciennes sépultures nationales et sur un projet de fouilles à faire dans la ci-devant église Saint-Germain-des-Prés et dans nos divers départements. Le citoyen Legrand, auteur de ce mémoire qui a été lu à l’Institut national, l’a divisé en trois parties.

La première traite des modes de sépulture qui ont eu lieu en France.

La seconde contient des détails curieux sur l’histoire de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, sur l’origine de la fondation par Childebert, sur les tombeaux de rois, princes et autres personnes distinguées qui y ont eu leur sépulture.

Dans la troisième partie, l’auteur traite des fouilles qui peuvent avoir lieu dans les départements pour découvrir des tombeaux qui, par les accessoires dont ils seraient accompagnés, pourraient intéresser l’Histoire.

Sans doute, le monument de Childéric Ier découvert à Tournai et d’autres tombeaux trouvés à différentes époques justifient les vues du citoyen Legrand, et vos commissaires pensent que personne n’est plus capable que lui de diriger pareils travaux. Ils se sont donc, d’après leur propre sentiment et conformément aux intentions du ministre de l’Intérieur, concertés à cet égard avec le citoyen Legrand qui leur a donné de vive voix plusieurs renseignements et qui a bien voulu leur communiquer la seconde partie de son mémoire, laquelle a pour objet les fouilles à faire dans l’abbaye Saint-Germain-des-Prés.

Les sources dans lesquelles le citoyen Legrand a puisé, sont les antiquités de Montfaucon et l’histoire de l’abbaye par Dom Bouillart, tous deux religieux de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et qu’on doit par conséquent supposer très instruits des faits qui sont en rapport à cette abbaye. « En 1704, dit le citoyen Legrand, des travaux faits dans le chœur de l’église au pied du grand autel, mirent à découvert un tombeau que Montfaucon crut être celui de Caribert. Il demanda qu’on l’ouvrît, mais un supérieur s’y opposât ; il ordonna qu’on le couvrît de terre et l’historien de l’abbaye, Dom Bouillart, ajoute même qu’on y fît un cintre de maçonnerie qui serait pour nos recherches une indication très utile. »

Munis de tous ces renseignements, vos commissaires se transportèrent le 5 prairial dernier à l’abbaye, et là, accompagnés du citoyen Aubri, Directeur de la manufacture de salpêtre qui y est établie, du citoyen Poirier, ci-devant religieux de ladite abbaye et du citoyen Lenoir, directeur du musée des Monuments français, on a commencé les fouilles dont voici le résultat :

1er TOMBEAU

Le 6 prairial, après avoir fouillé environ un mètre au-dessous du grand autel, on découvrit un tombeau de 1 mètre 20 centimètres de longueur. Le couvercle en dos d’âne est d’un marbre grec Christalin orné de sculptures représentant sur une des faces des écailles de poisson ou des tuiles arrondies : sur l’autre, on voit avec cette même décoration un vase duquel sortent une gerbe de blé et un cep de vigne garni de ses fruits. Les extrémités sont ornées de feuilles d’acanthe. Cette sculpture parait être du septième ou huitième siècle et le couvercle dont il s’agit pourrait fort bien avoir été adapté dans des temps postérieurs au tombeau sur lequel il était posé, sans avoir été fait pour ce tombeau. Le sarcophage dans lequel le corps était placé, est de pierre calcaire et creusé dans la masse. A la tête de ce sarcophage sont sculptées en relief quatre croix sont les croisillons sont égaux à la hauteur.

Le couvercle ayant été levé, on aperçut un squelette dont les pieds étaient tournés vers l’orient : il était vêtu. Son vêtement de dessous, assez semblable à une tunique longue, est de laine. Sa couleur a été extrêmement altérée. Au bas de cette tunique est une bordure, aussi de laine, qui paraît avoir été appliquée ou cousue et dont la couleur a pu être pourpre-brun. Ces ornements avaient été gaufrés.

La tunique était recouverte d’un vêtement semblable à un manteau : il est de moire de soie, sa couleur paraît avoir été d’un rouge-brun. Par-dessus ce vêtement était une étole assez étroite, et peu différente quant aux ornements, de la bordure de la tunique. Les mains du mort était couvertes de gants qui avait été brodés en or. Les souliers sont en peau de chèvre noire, et coupés de telle sorte qu’il n’y a qu’une couture et qu’elle est sur le côté extérieur de manière que le pied droit l’avait à droite et le pied gauche, à gauche, en un mot comme des souliers qui ne devraient point être changés de pied.

Au côté droit du squelette, on a trouvé une canne de bois de noyer de 80 centimètre environ de hauteur, surmontée d’une petite traverse d’ivoire, formant le tau, ouvragé à jour, virole de cuivre aussi travaillée à jour, en manière filigrane. Il a vraisemblablement été détaché quelque objet de cette traverse car on y aperçoit de petits tenons en cuivre. Cette canne ne peut être qu’un attribut d’évêque ou d’abbé. On en voit une représentation exacte dans une gravure publiée au tome 1er, 529, des Annales de Saint-Benoît par Mabillon. Elle est entre les mains de saint Réol, évêque de Reims ; Mabillon la caractérise par les mots Baculus Sancti Remigii. Sur quoi il faut observer que les premières crosses n’étaient que de simples bâtons de bois qui d’abord eurent la forme d’un tau et dont on se servait pour s’appuyer. Ensuite on les fit plus longues et peu à peu elles ont pris la forme que nous leur voyons dans les derniers temps. La canne trouvée dans le tombeau et qui était molle, se durcit ayant été exposée à l’air, quelques jours après.

Ce tombeau avait déjà été ouvert, puisqu’un fragment du couvercle, qu’on avait apparemment brisé en l’ouvrant, a été remis dans le sarcophage, sous la tête du mort. Le citoyen Lenoir a remis à vos commissaires le dessin qu’il a fait du sarcophage et du squelette avec ses vêtements et ses attributs, il est joint à ce rapport.

2e TOMBEAU

Le 7, en suivant la fouille, on a découvert sur la même ligne, à la tête et derrière le premier tombeau, un autre de pierre calcaire recouvert d’une pierre plate et carrée, sans aucun ornement. Le squelette qui y était renfermé avait ses vêtements, quoi qu’il eût été embaumé, il était mal conservé ! Sa tête était posée sur un coussin presque entièrement détruit ; sa face était recouverte d’un voile ; la crosse posée près du corps, au côté droit, fait croire que c’était un abbé : elle est de bois, l’extrémité supérieure, recourbée, est formée d’enroulement d’un dessin gothique qui parait être du 12e siècle.

Le vêtement de dessus, en taffetas noir, orné d’une bordure en or, et imprimée, ressemble assez à la coule des religieux de l’abbaye telle qu’on la voyait il n’y a pas longtemps. Dessous ce premier vêtement, on a trouvé une tunique qui descendait jusqu’aux pieds : elle est d’une étoffe de soie bleue bordée d’un petit filet vert parsemé d’étoiles d’or imprimées. Les mains étaient couvertes de gants de soie formés de petits réseaux et travaillés à l’aiguille. Au doigt annulaire de la main droite était un anneau dont le chaton est un turquoise décolorée.

Les jambes étaient enveloppées d’une paire de bottes ou guêtres de soie. Le mort était renfermé dans un cercueil de bois de noyer, qu’on a trouvé ramolli, sans être néanmoins pourri et qui, comme la canne de l’autre tombeau, a acquis la dureté après avoir été exposé à l’air.

En déblayant la terre autour du tombeau de pierre dans lequel était contenu le cercueil de bois de noyer, on a découvert un vase de grès contenant du charbon. Il n’est pas exemple de trouver du charbon dans des vases près des tombeaux. C’est même un usage qui parait fondé sur quelque allégorie, peut-être l’immortalité, le charbon étant, dit-on, la substance la plus durable de la nature.

3e TOMBEAU

Le même jour, 7 prairial, on a découvert à la suite du tombeau dont il vient d’être fait mention, un autre monument construit en moellons, enduit de plâtre dans l’intérieur et recouvert d’une grosse pierre brute. Il renfermait un squelette avec ses vêtements mal conservés : les pieds étaient ceux des précédents tournés vers l’orient. Une crosse de bois, grossièrement travaillée, une mitre de taffetas blanc, une étole de drap noir et un anneau également trouvés dans ce monument indiquent encore un abbé.

Là ont été terminées les fouilles. Il en résulte :

1° que le monument désigné par le citoyen Legrand d’après Montfaucon et Dom Bouillart n’est point celui de Caribert parce que quand il serait mort à Paris on n'a point de preuve qu’il ait été inhumé dans l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, le lieu de sa sépulture n’était point marqué dans l’ancien plan du chœur de cette abbaye.

2° que le tombeau décrit par Montfaucon, et qui paraît bien être celui sur lequel le ministre de l’Intérieur désire qu’il soit pris des renseignements, avait déjà été ouvert, puisque, comme il a été remarqué ci-dessus, un fragment du couvercle détaché sans doute lorsqu’on en fit l’ouverture dans des temps antérieurs, fut replacé dans le tombeau sous la tête du squelette.

3° que le personnage renfermé dans le tombeau est un abbé : peut-être l’abbé Morard qui avait fait établir la tour de l’église au commencement du XIe siècle.

Il résulte, de plus, des renseignements acquis par vos commissaires, qu’indépendamment du pillage des tombeaux par les Normands, les Armagnac, les Huguenots etc., il y a eu des fouilles faites à l’abbaye Saint-Germain-des-Prés en 1644, 1656 et 1704, à l’occasion du déplacement de divers tombeaux, que depuis la Révolution, il s’est présenté plus d’une fois de ces hommes connus chez les Anciens sous la dénomination de Τυμβωρνχυι et dont les recherches n’étaient rien moins que dirigées vers la connaissance de l’histoire des costumes. Qu’enfin dans l’abbaye Saint-Germain-des-Prés où l’on a beaucoup remué de terre depuis quelques temps, les ouvriers ont reconnu les traces de pareilles recherches et ont vu des ossements réunis dans différentes parties de l’église avec une confusion qui ne permet pas d’y trouver un tombeau intact.

Vos commissaires ont donc pensé qu’il était inutile de poursuivre les fouilles ; mais ils pensent aussi qu’en les abandonnant dans l’église Saint-Germain-des-Prés, on doit profiter des indications qui peuvent être fournies par le citoyen Legrand pour en faire dans ceux de nos départements qui n’auraient pas été visités par les Τυμβωρνχυι.

Au surplus, une partie des vêtements et des ustensiles trouvés dans les trois tombeaux ont été portés au musée des Monuments français ; et il a été remis au citoyen Desmarets quelques échantillons des étoffes et des bois qui en proviennent, afin qu’il en fasse un examen plus approfondi.

SUITE DES FOUILLES FAITES DANS L’EGLISE SAINT-GERMAIN-DES-PRES

Plusieurs jours après l’ouverture des tombeaux dont il vient d’être fait mention, en suivant les fouilles et remontant vers l’orient, on découvrit un cadavre enveloppé d’un suaire de soie. Il avait un enfant posé sur son estomac. Les deux cadavres étaient enveloppés de cuir de vache, mais comme ils n’étaient point encore consumés, il s’en exhalait une odeur si fétide que les ouvriers ne purent la supporter. Ils les couvrirent aussitôt de terre en les disposant de manière qu’on pourrait les retrouver dans le cas où l’on désirerait en faire l’examen.

Plus loin, un squelette sans suaire ni tombeau fut trouvé entier : il avait au col une espèce de collier de bronze dont le dessin est ci-joint.

On trouva aussi une de ces inscriptions qui se plaçaient dans les fondements des édifices et qui sont connues sous la dénomination de « première pierre ». Elle n’a rien d’intéressant, elle est sur ardoise ; la copie en est également ci-jointe.

Leblond

Delaunay

Lu et adopté par le Conseil dans la séance du 6 Messidor an VII pour être adressé au ministre de l’Intérieur

Coquille, secrétaire

OBSERVATIONS COMMUNIQUÉES PAR LE CITOYEN DESMARETS

Dans l’examen des divers échantillons d’étoffe qui m’ont été confiés, je me suis appliqué à connaître et décrire les procédés qui ont été mis en pratique pour leur fabrication, dans l’intention où j’étais de constater l’état d’industrie au temps où les personnages dont nous avons recueilli les dépouilles ont été inhumés.

N° 1

Je commence par les gants qui sont fort bien conservés. C’est un tissu fait à l’aiguille autour d’une base cylindrique : une partie de ce tissu offre des trous en réserve suivant deux systèmes de distributions réguliers. Ce travail est connu et supplée au tricot qui peut-être n’était pas connu dans ce temps-là.

N° 2

Après j’ai examiné avec soin l’étoffe en larges bandes sous la forme d’étole. C’est une étoffe composée d’un fond de dorure et d’une chaîne à dessin relevé qui domine sur ce fond ; toutes les parties de ce tissu se distinguent fort bien encore, le fond de dorure y figure presque en entier et les dessins relevés s’y détachent encore sensiblement aux yeux de ceux qui savent les suivre.

N° 3

Nous avons ensuite trouvé une grande quantité de taffetas parce qu’il servait à former les robes des personnages, en sorte que l’on a pu non seulement connaître ce qui concernait leur fabrication, mais encore leur emploi. Les taffetas sont, comme on sait, des toiles de soie tissées à l’ordinaire : ils ont conservé une certaine force et même la couleur s’en est assez bien maintenue. Il y en a de deux sortes : les uns d’un tissu serré et les autres (n° 4) à tissu ouvert qui servent pour doublure.

Les coupons en taffetas à tissu serré pour former des robes n’ont pas été assemblés par de simples coutures avec ou sans surjets, mais au moyen de galons qui servent à lier les commissures des lisières. Ainsi au lieu de coutures simples, les lisières se trouvent assujetties par ces galons qui offrent pour lors autant de bandeaux d’ornement qu’il y aurait de coutures dans nos assemblages.

J’ajoute que les lisières faisant bordure sont aussi garnies de la même sorte de galon.

Ces galons sont des composés de fils ronds et retors formant la chaîne et de petits fils plats en trame, ils sont enrichis à certains intervalles par des rosettes en fil d’argent brodé.

Outre ces galons étroits il y en a de plus larges qui se sont trouvés cousus sur les lisières de certaines étoffes ; le fond de ces galons est enrichi de dessins brochés à la tire dont une partie est en dorure.

N° 5

L’étoffe qui a servi aux mîtres des évêques est enrichie de dessins courant sur les deux faces : ces dessins sont exécutés par une chaîne particulière qu’un système de lices a fait mouvoir.

N° 7

Il me reste à décrire ce qui couvrait les pieds des divers personnages : d’abord nous y avons trouvé du drap de laine bien couvert et fortement foulé. Il faisait office de bas.

Ce drap était recouvert d’une étoffe qui nous a offert des détails de fabrication d’autant plus intéressants qu’ils peuvent servir à expliquer un passage de Pline dont il est difficile de saisir le sens sans ces rapprochements qui ont été mal interprétés par les nouveaux traducteurs.

N° 6

Je trouve donc dans cette étoffe qui faisait office de guêtres tout ce que Pline et Ammien Marcellin nous apprennent sur la fabrication des tissus les plus riches de leur temps et de celui des Grecs ; d’abord il s’y observe les différentes parties d’un dessin varié qui n’ont pu s’exécuter que de la manière dont Pline nous instruit que les Grecs d’Alexandrie était parvenus à orner leurs tissus : Plurimis licis texere Alexandria instituit. J’ai remarqué aussi dans cette étoffe de ces espèces d’écus polygones dans lesquels le même écrivain nous apprend que l’on avait imaginé de diviser les ornements dont on enrichissait les tissus chez les Gaulois : Scutulis dividere Gallia. Au surplus je vois que comme le dit Ammien Marcellin, on a figuré dans le champ de ces écus scutulis des figures d’animaux. Ce sont des oiseaux tracés en or ou argent très bien conservés : Varietate liciorum effigiatae species animalium multiformes.

J’ajoute enfin que cette même étoffe dont Ammien Marcellin nous apprend que l’on faisait usage pour franges lugiores firubrix a été ainsi employée dans l’habillement des personnages dont nous examinons les dépouilles, et nous en concluons que la mode qu’Ammien Marcellin a décrite s’était soutenue depuis ce temps-là parmi les personnages d’une certaine classe jusqu’au temps où nos évêques ont vécu : ut lougiores firubrix que perspicus luceans varietale liciorum effigiatae species animalium multiformes. Tous les ornements de ces étoffes ont été faits pour faire valoir les franges des habits et des tuniques que portaient certains personnages de distinction.

N° 8 Satin

Le bois soit du bâton, soit des crosses ou canne, soit des bières à un grain égal et souple qui diffère du liège en ce qu’il n’est pas élastique.